par Corinne Marechal
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10 novembre 2025
J’ai choisi pour illustrer cet automne 2025 la chanson “ Les Feuilles mortes ” : le poème de Jacques Prévert et la mélodie de Joseph Kosma font écho à la nostalgie du temps qui passe, au souvenir des amours révolues, à la beauté fragile de la vie. Curieuse, j’ai voulu explorer l’histoire de cette chanson. Avant Prévert, avant Kosma, avant Montand, il y a Verlaine. Dans ses Poèmes saturniens (1866), “Chanson d’automne” évoque l’effritement du temps, la langueur, la mémoire blessée : Les sanglots longs Des violons De l’automne Blessent mon cœur D’une langueur Monotone. Chez Verlaine, l’automne devient le miroir de la vieillesse et du souvenir. Le poète s’y projette, emporté “au vent mauvais”, “pareil à la feuille morte”. Cette métaphore de la feuille emportée inspire Prévert. L’histoire des Feuilles mortes commence en 1945, non pas comme une chanson, mais comme un ballet. Le jeune chorégraphe Roland Petit, 21 ans, monte Le Rendez-vous, sur un argument de Jacques Prévert et une musique de Joseph Kosma. Autour d’eux, des figures mythiques : Pablo Picasso réalise le rideau de scène, Brassaï les décors, Mayo les costumes : un véritable concentré de génies artistiques ! Un an plus tard, Marcel Carné transforme ce ballet en film : Les Portes de la nuit (1946). C’est pour ce film que Kosma et Prévert écrivent “Les Feuilles mortes”, une chanson interprétée à l’écran par Yves Montand, aux côtés de Jean Vilar. Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, Tu vois, je n’ai pas oublié... Ainsi naît une chanson qui deviendra un symbole de la nostalgie amoureuse. C’est le disque d’Yves Montand, enregistré en 1949, qui fera de la chanson un tube planétaire. Dès la fin des années 1940, la mélodie traverse l’Atlantique. Le parolier américain Johnny Mercer l'adapte en anglais : ce sera Autumn Leaves. La mélodie, empreinte de douceur et de mélancolie, séduit immédiatement les musiciens de jazz, dont Nat King Cole, Frank Sinatra, Miles Davis, Chet Baker, Bill Evans .. Parmi les innombrables interprétations, voici, dans le désordre, ma playlist coup de cœur : Yves Montand et sa voix de velours. D'abord dans la scène des Portes de la nuit, où la mélodie colle au regard extraordinaire de Jean Vilar , qui joue le rôle du Destin : https://www.youtube.com/watch?v=L1XJWNewsbA et enfin dans son interprétation complète, à Chaillot en 1963 : https://www.youtube.com/watch?v=O1aVWu2rBhE Dalida , dans sa version disco des années 1970, lui insuffle une énergie inattendue : la douleur devient pailletée, la tristesse électrisée : https://www.youtube.com/watch?v=vrWRzkV4u-w Faïrouz , la grande chanteuse libanaise, en livre une version jazzy en arabe (Bil Kharif), empreinte de douceur orientale : https://www.youtube.com/watch?v=1-0MXZJl_ZE L’interprétation géniale del rey Tito Puente, en 1959, transforme Autumn Leaves en une pluie tropicale, pleine de rythme et d'éclats. La nostalgie se fait ici dansante, joyeuse, presque libératrice. https://www.youtube.com/watch?v=-WvoOnU4QKY En 1961, Serge Gainsbourg rend hommage à la chanson de Prévert dans La Chanson de Prévert. Soixante ans plus tard, Michel Gondry contribue à ce thème inspirant et en signe la version animée : https://www.youtube.com/watch?v=jbM1uKP9TAM Gainsbourg ajoute une dimension désabusée : la chanson devient elle-même un souvenir, une trace qui s’efface lentement. Et peu à peu je m’indiffère À cela il n’est rien à faire... “Les feuilles mortes se ramassent à la pelle… les souvenirs et les regrets aussi.” Cette phrase, tant de fois chantée, résonne toujours avec la même intensité. Parce qu’elle dit, simplement, ce que chacun éprouve un jour : la beauté d’un instant passé, la douleur d’une absence, et la douceur du souvenir. Corinne Maréchal, novembre 2025 Source : https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/musicopolis/1946-joseph-kosma-compose-les-feuilles-mortes-8202622